Tous les jours des visages parfois semblables à ceux d’hier, parfois différents.
Tous les jours des histoires, jamais les mêmes qu’avant,
ils sont touchants et si souvent déchirants.
Souvent même on n’imagine même pas le degré ultime de leur souffrance intérieure.
Quand on arrive à l’appréhender on se dit « à côté de quoi on est passé ? »
C’est si facile de les voir jeunes et beaux, en réalité ils ont déjà vieilli et ils sont terriblement angoissés.
Cependant un souffle d’espoir les maintient en vie. Un souffle qui les fera grandir et s’ils ne sont pas encore un peu plus abîmés par la vie, ils grandiront bien.
Elles ne se remet pas de la mort de sa mère, sa vie de famille devient subitement chaotique, son père sombre de jour en jour et n’en voit pas le bout. Elle manque des cours, je la vois, on la voit, sa situation ne s’améliore pas. Y-arrivera-t-on un jour ?
Et Mehdi qui crie mon nom dans la rue alors que je montais dans mon bus un samedi, il voulait compléter son dossier d’appel. Je ne pouvais pas grand chose pour lui mais je lui ai dit « on verra ça lundi ». Connaissant les délais, j’ai culpabilisé longtemps. Got sei dank il est passé en appel.
Dans ce métier tout défile. Je vois le chef, le sous-chef, la secrétaire, le secrétaire, les collègues…Quand tout d’un coup tout s’arrête, le temps s’allonge, les difficultés, les angoisses…plus tard les idées, les solutions se mettent en place, je trouve ma place, chacun la sienne.
Quelle vie impose-t-on à ces jeunes ? Le travail et la discipline, certes mais aussi l’interrogation constante concernant leur avenir. Interrogation permanente source d’une angoisse continue.
Aider les jeunes à se sentir mieux, c’est pour moi aussi rigoler avec eux. Ce n’est pas sérieux me dira-t-on, ces remarques ne me détournent pas de mon chemin. Si des élèves me demandent de faire un rap pour eux, je ne sors pas ma casquette mais je prends la dernière circulaire que j’ai sous la main et pour rapper je fais de mon mieux. Franche rigolade, je promets de faire mieux la prochaine fois, ils me disent que je suis sur la bonne voie.
J’aimerais tant les comprendre pour ne pas passer à côté d’eux.
Certains passent à côté de moi sans même savoir qui je suis.
Il y a quarante ans que mon métier a considérablement et officiellement évolué mais dans la tête de la majorité le nouveau CPE est toujours l’ancien surgé.
Cette image collante dessert les élèves et leur famille et rend service aux plus faibles, aux plus démunis des adultes. Cette faiblesse ne m’intéresse pas. La faiblesse de l’élève, sa faille me posent un défi que je veux relever.
Je ne me souviens pas de ton prénom, je crois que tu t’appelais Dominique et je me souviens de ton cri déchirant dans le hall du collège ce mardi, encore un mardi.
Tu m’as touchée, je n’ai jamais su t’aider.
Et toi David que t-est-il arrivé ? Toute l’année je t’ai suivi, toute l’année on t’a suivi, tu as fini l’année à la maison. Qu’es-tu devenu jeune homme ?
De toute ma carrière, aujourd’hui longue de vingt ans, tu es celui qui m’a le plus marqué.
Karim, tu n’es pas le dernier dans ma mémoire, toi et tes camarades vous avez mangé des éponges en cours, le professeur en a été retourné, je suis allée dans votre salle, j’aurais aimé être à la hauteur de la situation, il me semble vous avoir dit »si vous buvez, vous allez gonfler » et je vous ai abandonnés.
Lassitude, incompétence, d’autres problèmes à régler, ma mémoire d’un coup me fait défaut…
Là-bas la vie était dure, Aouni, Saïd, Johnny, Ali vous m’avez donné une leçon de vie que je n’ai pas digéré sur le moment. Aujourd’hui je comprends mieux tout ça et le reste.
Dans votre immense cité…
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